En 2025, le marché télécoms malgache affichait déjà 21,8 millions d’abonnements mobiles actifs mais seulement 20,4% de taux de pénétration d’Internet. Une concurrence déséquilibrée, à laquelle s’ajoute une forte fiscalité sur les services et les smartphones, bride l’accès d’une grande partie de la population à l’internet mobile. La nouvelle loi Télécoms, en gestation, porte l’espoir d’un nouveau souffle pour le marché.
Le projet de loi n°040/2026 relatif aux communications électroniques et aux infrastructures numériques doit encore être examiné par l’Assemblée nationale malgache. Déposé officiellement le 28 août 2026 par le gouvernement, le texte vise à moderniser le cadre juridique du secteur, à encadrer les infrastructures numériques et à accompagner l’évolution des usages. Son examen a toutefois été reporté à une prochaine session parlementaire, après la clôture, le 4 septembre, de la deuxième session extraordinaire de l’année.
Derrière cette réforme juridique se cache un enjeu économique majeur pour le secteur de la téléphonie mobile en particulier. Le ministère du Développement numérique, de la Transformation digitale, des Postes et des Télécommunications (MNDPT) indique qu’elle « consacre la fin de toute forme de monopole ainsi que des droits exclusifs ou réservés dans ce secteur : tous les réseaux et services de télécommunications sont entièrement ouverts à la concurrence, sans discrimination ni privilège en faveur d’un quelconque opérateur, qu’il soit historique, public ou privé ».
Plus de vingt ans après, la question centrale reste celle de l’application effective de ces principes dans un marché aux moyens très inégaux.
Cette ambition s’inscrit dans une histoire réglementaire plus ancienne. La loi n°2005-023 du 17 octobre 2005 avait déjà posé les principes de la concurrence et de l’interconnexion, en prévoyant des interventions du régulateur pour préserver une concurrence libre et équitable, empêcher les abus de position dominante, encadrer certaines conditions tarifaires et, si nécessaire, faire modifier les conventions d’interconnexion. Plus de vingt ans après, la question centrale reste celle de l’application effective de ces principes dans un marché aux moyens très inégaux.
Une ouverture juridique qui masque des déséquilibres persistants
Sur le papier, le marché malgache n’est plus celui d’un monopole. Plusieurs opérateurs mobiles, Yas, Orange et Airtel, se disputent les consommateurs, et de nouveaux acteurs ont fait leur entrée sur certains segments. Mais dans les faits, un écart important subsiste entre cette ouverture juridique et les conditions concrètes d’une concurrence équitable, notamment en matière d’accès aux infrastructures clés et de régulation tarifaire.
Yas Madagascar, filiale du groupe Axian, revendiquait déjà 68 % des parts de marché en abonnés au 31 mars 2025. Cette puissance s’explique en partie par des atouts hérités du rachat de l’opérateur historique Telma en 2004 : une couverture réseau nationale et le contrôle d’infrastructures clés, notamment le backbone national en fibre optique, indispensable aux services à haut débit. Jusqu’en avril 2023, l’opérateur disposait d’un monopole légal sur le déploiement de la fibre optique.
Depuis la levée du monopole sur le déploiement et l’exploitation de la fibre optique, Orange et Airtel ont entamé la construction de leurs propres infrastructures. Mais durant cette phase de rattrapage, qui exige du temps et des investissements élevés, ils restent dépendants de Yas, qui fixe les tarifs d’accès au backbone national. La loi laisse en effet aux parties le soin de négocier commercialement les tarifs des capacités de gros, en se contentant de fixer un prix plafond à ne pas dépasser.
Une situation jugée peu favorable à une concurrence réelle par certains acteurs du marché, qui évoquent des factures représentant 15 à 20 % de leur revenu annuel pour accéder aux capacités du backbone.
Orange et Airtel ont entamé la construction de leurs propres infrastructures. Mais durant cette phase de rattrapage, ils restent dépendants de Yas qui fixe les tarifs d’accès au backbone national.
Yas détient et exploite actuellement un réseau de fibre optique de plus de 5 000 km. De son côté, Orange annonce 1 749 km de fibre déployée avec notamment la mise en service d’une liaison fibre de 558 km reliant Antananarivo à Majunga en décembre 2025, puis l’achèvement en janvier 2026 du déploiement de 33 km à Antananarivo, avec une projection de 3 000 km de fibre à travers le pays d’ici 2033.
Quant à Airtel Madagascar, la société a investi depuis 2023 dans des tronçons de fibre optique Antananarivo – Majunga et Antananarivo – Toamasina. En 2024, le projet « Tana Metro Ring », une fibre optique en boucle recouvrant une partie de la ville d’Antananarivo, était réalisé à 92 %.
Une différenciation tarifaire qui pénalise la concurrence
La politique réglementaire malgache, qui privilégie la négociation entre opérateurs, suscite également des inquiétudes quant à la différenciation tarifaire persistante entre les appels On-Net (au sein d’un même réseau) et Off-Net (vers d’autres réseaux). Madagascar présente ainsi un cloisonnement du marché qui limite la concurrence : les appels émis depuis le réseau Yas vers les autres opérateurs coûtent plus cher que ceux facturés par la concurrence.
La régulation ne prévoit aucune mesure pour corriger cette situation, laissant les opérateurs négocier librement les tarifs de terminaison d’appel. L’Autorité de régulation des technologies de communication (ARTEC) n’impose aucun alignement entre tarifs On-Net et Off-Net. De fait, les choix des consommateurs sont davantage dictés par la taille des réseaux (Yas revendiquant le plus grand réseau télécoms du pays) et par les effets de club, que par les prix ou l’innovation.
Un pays en retard sur l’inclusion numérique
A ces distorsions de marché qui freinent l’essor de prix attractifs et la consommation, s’ajoute une fiscalité qui pèse à la fois sur les terminaux d’entrée de gamme et sur les offres de services. En novembre 2025, le Groupement des opérateurs de télécommunications de Madagascar (GTM) interpelait le gouvernement sur la nécessité de supprimer « certaines taxes additionnelles récemment appliquées au secteur ou inefficaces dans leur mise en œuvre ». Il s’agit notamment du droit d’accise sur les télécoms de 8%, de la taxe de 5 % sur la finance mobile, ainsi que des taxes sur les importations de smartphones abordables.
A ces distorsions de marché qui freinent l’essor de prix attractifs et la consommation, s’ajoute une fiscalité qui pèse à la fois sur les terminaux d’entrée de gamme et sur les offres de services.
Cette situation a un impact direct sur l’accès aux services numériques à Madagascar où l’ARTEC revendiquait déjà un taux de couverture 4G et 3G respectif de 80 % et 98 % en 2024. Mais le taux de pénétration de la téléphonie mobile plafonnait fin 2025 à 66,2 % selon Data Reportal 2026. Soit 21,8 millions d’abonnements mobiles actifs.
Le taux de pénétration d’Internet lui se situait à 20,4 %, soit 6,71 millions d’utilisateurs d’Internet avec un taux de possession de smartphone de 24 %. L’indice de connectivité numérique du pays (mesure la performance des pays par rapport aux principaux facteurs d’adoption de l’Internet mobile) s’établissait à 38,6, parmi les plus faible de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC).
Dans ce contexte, l’issue de la réforme réglementaire engagé par Madagascar devrait déterminer la capacité du pays à faire des télécommunications et du numérique des leviers de croissance de l’économie nationale.

