Automatisation des tâches, évolution des compétences, menace sur certains emplois et responsabilité juridique : l’intelligence artificielle bouleverse les équilibres du monde du travail
Automatisation des tâches, évolution des compétences, risques sur l’emploi des jeunes et responsabilité juridique : l’intelligence artificielle redessine les contours de la fonction RH. Réunis à Dakar à l’occasion de la Rencontre des décideurs 2026, des responsables d’entreprise et des experts ont appelé à anticiper ces mutations sans reléguer le capital humain au second plan.
L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les entreprises et oblige les responsables des ressources humaines à repenser leurs méthodes de travail, leurs besoins en compétences et leurs politiques de recrutement. Cette transformation était au cœur de la Rencontre des décideurs Dakar 2026, organisée ce jeudi 15 octobre, par Skello en partenariat avec Business France. Les échanges ont notamment porté sur les possibilités offertes par l’automatisation, mais aussi sur les risques qu’elle fait peser sur certains emplois et sur la nécessité d’adapter les cadres de gouvernance.
Pour El Hadji Birahim Guèye, directeur du capital humain de Sonatel, l’enjeu ne consiste plus seulement à expérimenter les outils d’intelligence artificielle, mais à comprendre comment ils peuvent transformer concrètement les métiers. Fort de son expérience dans les systèmes d’information, il estime que les entreprises doivent se préparer à une évolution rapide des compétences recherchées et des tâches confiées aux collaborateurs. « Celui qui n’utilise pas l’IA sera remplacé par celui qui utilise l’IA », a-t-il affirmé, en présentant cette évolution comme un défi majeur pour les professionnels.
Selon lui, les fonctions administratives des ressources humaines, notamment la gestion du personnel, la paie, le recrutement et la formation, figurent parmi les domaines où l’automatisation peut produire des changements rapides. Il a notamment évoqué une expérience menée à Sonatel, où l’intelligence artificielle a été utilisée pour analyser une base de plus de 2 000 CV. Selon son témoignage, l’outil a permis de produire en quelques heures des analyses détaillées des profils, des parcours et des formations, un travail qui aurait auparavant nécessité des moyens techniques et humains plus importants.
Cette évolution ne signifie toutefois pas nécessairement la disparition de la fonction RH. El Hadji Birahim Guèye défend plutôt une transformation de ses priorités : les tâches répétitives pourraient être davantage automatisées, tandis que les professionnels se concentreraient sur le développement des compétences, la gestion des carrières, les relations humaines et l’accompagnement des équipes. « L’IA va nous réhumaniser », a-t-il soutenu, estimant que les gains de temps devraient servir à renforcer les dimensions humaines du travail plutôt qu’à rechercher uniquement des réductions d’effectifs.
Le recrutement des jeunes constitue néanmoins l’un des principaux points de vigilance. Le directeur du capital humain de Sonatel a évoqué une baisse de 14 % des recrutements de jeunes dans certains métiers exposés à l’intelligence artificielle, sans que la période et le périmètre précis de cette estimation soient détaillés pendant son intervention. Il a notamment cité le développement informatique, où les agents d’IA peuvent désormais prendre en charge une partie des tâches auparavant confiées aux profils débutants. Cette évolution pose la question des premières expériences professionnelles grâce auxquelles les jeunes acquièrent les compétences nécessaires pour progresser dans leur carrière.
Consultant en transformation digitale, Djibril Ndoye a, de son côté, insisté sur la nécessité de distinguer l’adoption des outils de leur capacité réelle à améliorer la performance. Selon lui, les entreprises doivent cartographier leurs processus, identifier les tâches pouvant être automatisées et mesurer les résultats avant et après le déploiement de l’IA. La formation des collaborateurs, l’implication des équipes et la conduite du changement sont, à ses yeux, indispensables pour transformer les gains de productivité en valeur durable. Une automatisation mal préparée risque, au contraire, de produire des résultats décevants lorsque les tâches nécessitent du jugement, une connaissance du contexte ou une interaction humaine.
L’expert a également souligné le potentiel d’inclusion de ces technologies en Afrique, notamment grâce à leur capacité croissante à traiter des langues locales. Il estime que les outils d’IA pourraient faciliter l’accès à l’information et aux services pour des populations moins à l’aise avec les langues européennes. Mais cette perspective dépendra aussi de l’accès aux équipements, à la connexion et aux outils numériques. La fracture entre les personnes capables de s’approprier ces technologies et celles qui en sont privées pourrait ainsi accentuer les inégalités existantes.
Au-delà des enjeux économiques et sociaux, Me Abdoulaye Tine, ministre-conseiller et porte-parole de la présidence, a appelé à réfléchir au cadre juridique encadrant l’utilisation de l’intelligence artificielle. Il a notamment soulevé les questions de responsabilité en cas de dommage causé par un agent d’IA, de protection des données personnelles, de cybersécurité et d’éthique. Lorsqu’une décision ou une action dommageable résulte de l’intervention d’un système automatisé, les responsabilités respectives de l’entreprise utilisatrice, de ses dirigeants et du fournisseur de la technologie peuvent être difficiles à établir au regard des règles existantes. Il a plaidé pour une réflexion transdisciplinaire afin d’anticiper ces difficultés et d’adapter les mécanismes de régulation.
Pour Pape Matar Guèye, représentant de Skello au Sénégal, la rencontre devait précisément favoriser le partage d’expériences entre décideurs et responsables RH face à une technologie qui évolue rapidement. Il a rappelé que l’automatisation pourrait entraîner la disparition de certaines fonctions et appelé à anticiper ces changements par la formation, la redéfinition des postes et l’acquisition de nouvelles compétences.
Au terme des échanges, une question demeure centrale pour les entreprises sénégalaises : comment utiliser les gains de productivité permis par l’IA pour créer de nouvelles activités et préparer les travailleurs aux métiers de demain ? Pour les intervenants, la réponse ne repose pas uniquement sur la technologie. Elle dépendra aussi des choix stratégiques des dirigeants, de l’investissement dans les compétences, de l’accès aux outils et de la capacité à placer l’humain au cœur de cette transformation.

